INTERVIEW: TELOU P. Willybronde, le Président de la HAAC « … Entre la prison assortie d’amendes et le retrait du récépissé de déclaration de parution, il est clair que la seconde sanction est le moindre mal… »

L’affaire Carlos Ketohou, du nom du premier responsable de l’hebdomadaire« L’Indépendant Express » dans lequel  a été publié un article de presse  ayant engendré des soucis au confrère susnommé, continue d’alimenter les débats dans le pays. A tort ou à raison, des grincements de dents se font écho à propos de l’intervention de la Haute Autorité de l’Audiovisuelle et de la Communication (HAAC) dans le dossier. Tout compte fait, il y a lieu de préciser que l’instance de régulation de la presse a fait diligence  pour  sortir le journaliste du cachot du Scric de la Gendarmerie. Sauf que la même institution, par après, va procéder au retrait de récépissé  de publication de l’hebdomadaire, conformément à l’avis favorable donné par la justice. Pour mieux comprendre l’attitude de la HAAC, le confrère « Le Medium » a approché Monsieur TELOU P. Willybronde, le Président de la HAAC,  qui a bien accepté donner des précisions sur la démarche de son institution. Lisez plutôt.

Monsieur le Président, dans l’affaire des cuillères dorées, vous aviez premièrement écouté le confrère Directeur de publication avant son interpellation par la gendarmerie. Pourquoi avoir procédé ainsi et quel a été l’objet de ces discussions ?

Je voudrais avant tout propos vous remercier pour la démarche entreprise afin de mieux comprendre les raisons qui motivent la décision de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) dans l’affaire des cuillères dorées.

Ce n’est pas exact de dire que nous avions écouté  premièrement le Directeur de publication du Journal « L’Indépendant Express » avant son interpellation. Ni moi personnellement, ni le bureau de la HAAC, encore moins le collège des membres de l’institution n’’a écouté Monsieur Carlos Kétohou à propos de l’article relatif au vol de cuillères dorées.

J’ai eu un entretien avec le directeur de publication de l’hebdomadaire en question, le mardi 29 décembre 2020, dans le cadre d’une audience privée que je lui ai accordée en sa qualité de membre du Patronat de la Presse Togolaise (PPT). Nos discussions étaient essentiellement consacrées au journal « Panorama » qui est suspendu depuis le 24 juin 2020 par la HAAC pour défaut de conformité aux règles administratives relatives à la détention du récépissé de déclaration de parution. En clair, nous n’avons aucunement engagé une discussion concernant la parution de l’hebdomadaire « L’Indépendant Express » du 29 décembre 2020 et moins encore de l’article intitulé «  Scoop de fin d’année : deux femmes ministres interpellées pour vol de cuillères dorées ».

Qu’avez-vous fait quand ce dernier a été interpellé par le SCRIC ?

L’interpellation du Directeur de publication du journal « L’Indépendant Express » par les forces de l’ordre et de sécurité est intervenue à la suite de la publication de l’article relatif aux cuillères d’orées sur les réseaux sociaux le lundi 28 décembre 2020. Or, l’hebdomadaire paraît le mardi. Vous convenez avec moi qu’avant le dépôt légal à la HAAC, les réseaux sociaux faisaient de l’article leurs choux gras. Nous avons été alertés par notre service de monitoring dans la mi-journée de ce même mardi d’une grave violation des règles professionnelles par « L’Indépendant Express » dans un article intitulé : « Scoop de fin d’année : deux femmes ministres interpellées pour vol de cuillères dorées » et c’est pendant que nous attendions le rapport dûment écrit de ce service que l’information faisant état de l’arrestation du confrère Carlos Kétohou nous est parvenue.

Notre séance plénière hebdomadaire se tenant les mercredis, son ordre du jour du 30 décembre 2020 a été modifié pour inscrire l’arrestation du confrère au premier point des débats. Au cours des échanges à la plénière, il est apparu que du fait de la publication de l’information sur les réseaux sociaux avant la parution et la mise en circulation du journal, il y avait un chevauchement  de compétence entre la juridiction pénale et la HAAC. Néanmoins, il a été décidé d’engager les discussions avec les services concernés afin de reprendre le dossier au niveau de la HAAC et de le traiter conformément aux dispositions du code de la presse et de la communication car pour nous, il n’était pas admissible que le confrère soit privé de liberté. Des diverses discussions que nous avons engagées avec  les services judiciaires et de sécurité, il a été convenu que le confrère serait remis en liberté pour être  auditionné par la HAAC. C’est ce qui explique qu’une première invitation lui ait été adressée le jeudi 31 décembre 2020 pour le lundi 04 janvier 2021 au siège de la HAAC. Mais, comme le Directeur de publication n’a pas été libéré comme prévu, nous avons repris les négociations qui ont abouti à sa libération le samedi 02 janvier. D’où la nouvelle invitation le samedi 02 janvier pour une audition à la HAAC le lundi 04 janvier

La HAAC a donc joué un rôle important dans la mise en liberté du Directeur de publication de L’Indépendant Express. Son intervention est arrivée à point  puisqu’elle a évité à M. Kétohou de se voir opposer l’article 497 du code pénal, ce qui lui aurait ouvert les portes de la prison.

Après avoir obtenu sa libération, vous l’aviez de nouveau invité à la HAAC. Pour quelles raisons ?

La HAAC n’a pas invité le Directeur de publication de « L’Indépendant Express » à nouveau. Il s’agissait de la seule invitation prévue dans le processus de sa libération et qui, du reste, entre dans la démarche normale et routinière de toute instance de régulation des médias à chaque fois qu’il y a entorse aux règles de déontologie et d’éthique. D’ailleurs, deux raisons motivent son audition : la première est que la HAAC a pris le problème à bras le corps en le ramenant dans le cadre de la corporation. La seconde raison est relative au rapport de son service de monitoring qui relève que l’article intitulé « Scoop de fin d’année : deux femmes ministres interpellées pour vol de cuillères dorées » constitue une violation grave des règles de déontologie et de l’éthique de la profession de journalisme. La HAAC était donc fondée, conformément à l’article 36 de son règlement intérieur à s’autosaisir.

Pourquoi avoir enclenché le processus de retrait, alors que vous pouviez lui administrer une sanction moins lourde ?

Entre la prison assortie d’amendes et le retrait du récépissé de déclaration de parution, il est clair que la seconde sanction est le moindre mal. Le sentiment aujourd’hui est que « L’Indépendant Express » a poussé le bouchon trop loin et la plupart de tous ceux qui ont lu l’article ont dû se dire que la presse n’a pas le droit de ternir ainsi l’image d’un gouvernement et partant, de tout un pays, à travers des accusations qui ne reposent sur aucune preuve. Au cours de l’audition, la HAAC a cherché, comme d’habitude, à avoir les éléments de preuve du contenu de l’article, la source étant protégée. Mais le directeur de publication n’a pu le faire et n’a pu apporter la moindre preuve des affirmations contenues dans l’article, notamment la date, le lieu précis de déroulement des faits évoqués voire les images puisque l’article parle d’images de caméra de surveillance. Le journaliste n’évoque pas les faits dont il ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants selon le Code de déontologie du journalisme en son article 17 qui dispose « avant d’aborder un sujet, le journaliste doit tenir compte de ses capacités. Il n’abordera un thème qu’après avoir réuni le maximum de documentation et fait des recherches et enquêtes… ».

Est-ce que la HAAC ne pouvait pas appliquer une sanction plus légère ? Non. La gravité de la violation a été démontrée au cours de l’audition et tout laissait comprendre que les faits évoqués ont été purement et simplement inventés. La presse n’est pas le lieu de la rêverie. La presse rend compte, raconte des faits qui se sont déroulés, avec les preuves. Tout laisse à croire que c’est un choix délibéré du directeur de publication de parler de quelque chose qui n’a pas existé. En tout cas, aucun membre de l’instance de régulation n’a été convaincu de l’existence des faits évoqués et le directeur de publication n’a pas aidé dans ce sens. La HAAC n’avait pas le choix, au risque de laisser des pratiques de ce genre prospérer dans la presse. N’oubliez pas que l’une des missions de la HAAC est de « veiller au respect de la déontologie et de l’éthique en matière de presse et de communication »

Il faut rappeler que tout au long de la mandature actuelle, la HAAC a passé le temps à faire de la pédagogie et certains ont oublié que l’activité de régulation des médias est adossée aux textes qui ont également prévu des sanctions. Dans le cas d’espèce, compte tenu de la gravité et de la volonté manifeste de diffamer, la loi a prévu que la HAAC saisisse le Président du Tribunal territorialement compétent aux fins de retrait du récépissé.

Les démarches des associations de presse auprès de votre institution ont également échoué….Pourquoi ne les avez-vous pas écouté ?

La HAAC est une institution de la République et comme telle, elle répond aux sollicitations de tout citoyen ou de tout groupe organisé sur les questions qui relèvent de sa compétence.

Je suis certain que vous aviez eu échos de ce que nous les avons reçues au siège de l’institution pour une séance de travail qui a d’ailleurs été fortement médiatisée. Nos échanges se sont déroulés dans une ambiance empreinte de convivialité et de respect mutuel. Les organisations de presse sont nos partenaires qui sont venus plaider la cause d’un des leurs. Elles ont reconnu la gravité de la faute commise par le confrère. En lieu et place de l’intéressé, ce sont ces organisations de presse qui ont présenté leurs excuses aussi bien à l’institution qu’à l’opinion nationale.

Ces démarches ont été engagées alors que le président du tribunal avait déjà été saisi et il n’appartenait pas à la HAAC d’interrompre un processus qu’elle a elle-même engagé. Il en va d’ailleurs de la crédibilité des décisions de l’instance de régulation.

Dans cette affaire, une certaine opinion vous a traité (la HAAC) de ‘’prédateur de la presse’’ alors que vous devriez en être le protecteur. Qu’en dites-vous ?

Effectivement, l’une des missions de la HAAC est de « protéger la presse et les autres moyens de communication de masse », l’article 22 de sa loi organique le rappelle si bien. Qu’est-ce à dire ? Pour que la presse ou les acteurs de cette presse puissent bénéficier de cette protection institutionnelle de la HAAC, ils doivent eux-aussi remplir les conditions pour être journalistes, techniciens des médias ou auxiliaires de presse. Ils doivent également respecter les règles qui encadrent la pratique du métier. La HAAC aurait alors beau jeu de leur assurer la protection nécessaire pour exercer en toute quiétude. Mais malheureusement, la presse se comporte comme si elle n’avait aucune partition à jouer et qu’elle devait être d’office bénéficiaire de cette protection.

Cependant, la HAAC dans ses attributions régaliennes, intervient de temps à autre, c’est vrai sans tambour ni clarinette, en faveur des hommes et femmes des médias. Elle peut le faire davantage mais en contrepartie, il faut que les médias se montrent dignes et professionnels de sorte que les pouvoirs publics ne rechignent pas lorsqu’on plaide pour la presse. Nous devons faire en sorte qu’il s’établisse une relation de confiance entre la presse et les pouvoirs publics, les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Pour cela, la presse doit être responsable et apporter sa contribution citoyenne à l’ancrage démocratique de notre pays. C’est à ce prix qu’elle pourra consolider sa respectabilité et sa crédibilité.

Dans l’affaire de l’Indépendant Express, la HAAC a assumé  sa mission de protection en évitant la prison à l’auteur de l’article, parce quelle a ramené la violation au niveau du code de la presse et de la communication.

Quelles leçons les journalistes peuvent tirer de cette malheureuse expérience de notre confrère ?

Les journalistes peuvent en tirer au moins deux leçons. La première est que la profession a ses règles et préceptes qu’il faut absolument respecter si l’on veut véritablement appartenir à ce corps de métier. Et chaque fois qu’un journaliste prend sa plume ou son micro, il doit non seulement s’assurer que les éléments basiques qui guident la collecte, le traitement, la publication ou la diffusion d’une information sont pris en compte mais aussi questionner l’impact de cette information qu’il livre au public. Ici intervient sa responsabilité sociale.  Un adage assez célèbre dans la corporation renseigne que « les faits sont sacrés alors que le commentaire est libre ». La sagesse grecque aussi nous enseigne : « respecte la règle et elle te protégera ». Tant que les professionnels des médias feront leur travail dans les règles de l’art, c’est-à-dire en ayant comme boussole les textes qui régissent leur métier, ils n’auront rien craindre, car la HAAC sera à leurs côtés. C’est lorsqu’il y a transgression de la loi qu’il faut s’attendre à en subir les conséquences.

L’autre enseignement de cette affaire c’est de dire que nul, fut-il journaliste, n’est au-dessus de la loi. Les journalistes doivent comprendre qu’ils ne sont pas des super Hommes, encore moins des intouchables. Ils seront amenés à répondre de leurs actes dès lorsqu’ils enfreignent à la loi. Aussi, doivent-ils faire la part des choses pour retenir que la loi s’applique différemment lorsqu’on est en face d’un délit de presse ou d’un délit de droit commun. Cette distinction s’avère nécessaire afin que les hommes et femmes des médias puissent établir la frontière entre les infractions commises par voie de presse et celles qui relèvent du droit pénal. 

C’est lieu de rappeler qu’il faut, à cet effet, faire une démarcation entre le journaliste dans l’exercice de sa profession et le journaliste agissant comme un citoyen lambda. En clair, les journalistes doivent faire une distinction entre les réseaux sociaux et les médias officiellement reconnus par le Code de la presse et de la communication.

Dans ce sens, il faut éviter de diffuser le contenu de nos publications sur les réseaux sociaux avant de les mettre sur le marché.

Je voudrais passer par vos colonnes pour formuler mes meilleurs vœux aux acteurs de la presse togolaise, puisque c’est la première interview que la HAAC accorde cette année. Le premier de ces vœux est bien entendu la bonne santé sans laquelle rien n’est possible. Ensuite, que les médias togolais fassent véritablement le pari de la professionnalisation, qu’ils fassent fi des divergences et antagonismes de quelque nature que ce soit pour relever les défis multiples qui se dressent sur leur chemin. Au lieu de la quantité, privilégions la qualité. Les médias ne doivent pas se substituer aux hommes politiques pour défendre leurs positions. Un organe de presse d’informations générales comme le prétendent tous nos médias ne font pas le choix de défendre un camp politique.

Le premier partenaire de la HAAC est la presse. C’est elle, notamment la presse privée,  qui justifie d’ailleurs l’existence de la HAAC. Ensemble nous relèverons les challenges professionnels les plus improbables. Bonne et heureuse année à tous !

Propos recueillis par Crédo TETTEH

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